Et si les pratiques canadiennes en ergothérapie concernant l’analyse du travail nous aidaient à penser autrement l’intervention en réadaptation socioprofessionnelle en France ?
Dans le champ de la réadaptation socioprofessionnelle, certaines pratiques développées au Québec — notamment en analyse de l’activité de travail et en ergonomie clinique — ont montré leur pertinence auprès des travailleurs, des cliniciens et des équipes interprofessionnelles. Si les contextes institutionnels diffèrent entre le Canada et la France, plusieurs fondements méthodologiques restent pleinement transposables et utiles à l’ergothérapeute français.
Dans cet article, nous explorons ce point avec un objectif clair : montrer que s’inspirer de ces approches et s’y former peut enrichir notre pratique clinique en France.
1️⃣ Une profession qui historiquement intègre analyse occupationnelle et intervention contextualisée
L’ergothérapie, tant au Canada qu’en France, est définie comme une profession centrée sur l’occupation, la participation et l’adaptation des activités à l’environnement du client (Canada) ou patient (France). En France, l’ergothérapeute s’attache à définir des plans d’accompagnements individualisés pour favoriser la participation à la vie quotidienne, sociale et professionnelle, tout en compensant les obstacles rencontrés par la personne.
Au Canada, l’approche de l’ergothérapie est également fondée sur ces mêmes principes occupationnels, structurés par des référentiels de compétences clairs qui encouragent l’évaluation des activités, l’analyse des exigences du travail et la formulation d’interventions ciblées. Les modèles canadiens récents, comme le Modèle canadien du rendement et de l’engagement occupationnel (MCREO), placent explicitement la participation occupationnelle — dont la productivité et le travail — au centre de l’analyse, en articulant les dimensions personnelles, environnementales et occupationnelles.
Cette convergence de valeurs rend possible une adaptation des démarches canadiennes au contexte français, car au fond, l’objectif est identique : faciliter la participation significative au travail malgré des limitations ou contraintes fonctionnelles.
2️⃣ L’analyse de l’activité de travail : une démarche éprouvée qui complète l’évaluation clinique
Un des apports méthodologiques très structurés au Canada est l’utilisation des guides et démarches d’évaluation des capacités reliées au travail, développés pour aider les cliniciens à analyser le travail réel et ses exigences. Ces guides, comme celui de l’IRSST, proposent une collecte de données systématique permettant d’établir un pronostic de participation au travail et de planifier les interventions nécessaires.
Cette démarche ne se contente pas de décrire des postures ou des gestes : elle met en lien
✔ les exigences objectives de la tâche,
✔ les capacités et limitations du travailleur,
✔ et les conditions environnementales et organisationnelles.
Concrètement, ces approches combinent des évaluations fonctionnelles standardisées, des simulations de tâches professionnelles, des observations en milieu de travail et des programmes d’activation ciblés pour rapprocher progressivement les capacités de la personne des exigences réelles de son poste. Ce type de démarche est directement transposable en France : même si les acteurs impliqués ou les cadres de financement diffèrent, le raisonnement clinique structuré reste applicable et enrichissant pour l’ergothérapeute intervenant en réadaptation socioprofessionnelle.
3️⃣ Plus qu’une évaluation : une lecture systémique du travail
Au Canada, l’ergothérapie liée au travail ne se limite pas à une lecture biomécanique ou isolée du corps. Elle s’appuie aussi sur une analyse fine des tâches, des stratégies compensatoires, des exigences cognitives, et de l’interaction entre l’individu et son environnement de travail.
Cette approche rejoint pleinement les modèles conceptuels occupationnels utilisés en ergothérapie, comme le Modèle de l’Occupation Humaine et le MCREO, largement reconnus dans les pratiques francophones. Elle relie l’activité au sens, aux rôles et à l’environnement — institutionnel, matériel, organisationnel — plutôt qu’à une simple liste de gestes ou de « contraintes physiques ».
4️⃣ Interdisciplinarité et partenariat : une culture clinique partagée
Un autre enseignement canadien qui peut être adapté en France est la place donnée à l’interdisciplinarité dans les démarches de réadaptation au travail. Dans plusieurs programmes et revues de pratique, l’ergothérapeute est intégré comme un partenaire clé au sein d’équipes réunissant physiothérapeutes (kinésithérapeutes en France), travailleurs sociaux, spécialistes d’aide à l’emploi et employeurs, avec des stratégies conjointes pour le retour ou le maintien au travail.
Des travaux menés au Québec soulignent aussi l’intérêt de programmes où l’ergothérapeute co‑construit avec le travailleur et les acteurs du système (assureur, employeur, équipe soignante) des scénarios de retour au travail tenant compte de la marge de manœuvre réelle de chacun. Cette logique, loin d’être réservée au système de santé canadien, est une dimension clinique transférable en France : elle invite à sortir d’une lecture siloisée du travailleur pour penser des solutions concertées, réalistes et durables.
5️⃣ Ce qui se transpose… et ce qui reste spécifique à chaque contexte
Bien sûr, certaines différences demeurent entre les contextes canadien et français :
- les organismes de financement,
- les régulations professionnelles,
- les modalités de prise en charge ne sont pas identiques.
Mais cette distinction n’est pas un frein : elle est une invitation à adapter, pas à rejeter.
Ce qui se transpose, ce sont les principes méthodologiques — l’analyse structurée des tâches, l’évaluation des capacités reliées au travail, le raisonnement clinique centré sur le travailleur, l’intégration dans une équipe interdisciplinaire et la co‑construction de scénarios de retour au travail.
Ce qui évolue, ce sont les modalités de mise en œuvre selon les cadres institutionnels et légaux propres à chaque pays.
6️⃣ Ce que cela signifie pour l’ergothérapeute français
S’inspirer des pratiques canadiennes, ce n’est pas copier un modèle étranger. C’est plutôt assumer une place proactive en tant qu’ergothérapeute dans le processus de retour au travail de travailleurs blessés ou avec conditions de santé, de pair avec les ergonomes et les autres professionnels de la réadaptation.
C’est aussi intégrer des démarches structurées, fondées sur les données probantes et la logique clinique, pour aller au‑delà d’une simple observation des tâches ou d’une vision réductrice du travail. Des travaux sur la pratique fondée sur les preuves montrent d’ailleurs que des formations ciblées en ce sens transforment les modes de décision des ergothérapeutes et renforcent leur capacité à argumenter leurs recommandations auprès des partenaires.
Cela permet à l’ergothérapeute de :
- renforcer son raisonnement clinique dans l’analyse du travail,
- argumenter des interventions auprès des partenaires (employeurs, ergonomes, médecins du travail, assureurs),
- proposer des plans de réadaptation cohérents, contextualisés et personnalisés.
Et si on vous formait à cette approche ?
La formation « Analyse de l’activité de travail et intervention dans le contexte de réadaptation socioprofessionnelle » (1er au 5 juin 2026 à Aix‑en‑Provence) avec Pascaline Eloy, Ergothérapeute et Ergonome Québécoise est précisément conçue pour cela :
✔ comprendre et appliquer une démarche d’analyse de l’activité de travail rigoureuse ;
✔ développer un sens critique pour structurer sa décision clinique en réadaptation socioprofessionnelle ;
✔ lier posture clinique et logique d’intervention fondée sur les déterminants du travail — comme dans les pratiques canadiennes modernes.
Le contenu s’appuie notamment sur des référentiels et rapports canadiens récents en analyse de l’activité de travail, en ergonomie clinique et en retour au travail, adaptés au contexte institutionnel français. L’objectif : soutenir le développement d’une pratique de prévention et de santé au travail à la fois crédible, argumentée et centrée sur la participation réelle des travailleurs.
